Ses somptueux souliers à semelles rouges qui enflamment depuis vingt ans le coeur des stars et des modeuses vont désormais faire jubiler aussi les hommes. Pour fêter ses deux décennies de création, Christian Louboutin ouvre sa première boutique masculine, tandis que paraît une magnifique monographie consacrée à son oeuvre. Lié au monde de la photo, le créateur qui a bien connu Helmut Newton, commente pour nous, le travail de sublimation du corps féminin (1). Confidences d’un artiste libre au talon fou...

Boutiques, showroom, bureaux, ateliers..., la moitié de la rue Jean-Jacques-Rousseau, à Paris, est une ruche industrieuse qui ne résonne que du nom du plus illustre des chausseurs du monde, Christian Louboutin, qui, tel un Zébulon, court de l’un à l’autre en pantalon rayé, polo Lacoste et panama sur la tête. Avec le même enthousiasme qu’il met en toute chose, il fait visiter sa première boutique exclusivement réservée aux hommes (au 17 de la rue). Bientôt, ils pourront s’y faire confectionner des souliers sur mesure. « La collection pour les hommes est née à la demande de la pop star Mika, qui voulait que je lui dessine ses souliers de scène. Il m’a dit : “Quand je vois l’état d’excitation des filles devant vos chaussures, je voudrais retrouver cette hystérie sur scène et pour moi.” On ne peut rêver plus joli compliment. À présent, les hommes me disent qu’ils peuvent comprendre l’excitation que leur épouse ressent pour mes souliers. »
Si le baron Éric de Rothschild fut le premier homme à disposer en 1992 de chaussures sur mesure griffées Louboutin, les hommes s’arrachent désormais les derbys à semelles rouges, les baskets montantes cloutées ou les chaussons de soirée rebrodés. Ils partagent ce privilège avec les femmes du monde entier qui se damneraient pour des «Loub’s».

Jennifer Lopez en a fait une chanson, et nombre de stars internationales les ont adoptées. L’annuaire de Hollywood n’y suffirait pas. En Amérique, la chick lit (littérature de  filles) a achevé de populariser l’escarpin Pigalle, soulier fétiche, de Lauren Weisberger, l’auteur du Diable s’habille en Prada. Sarah Jessica Parker les porte fièrement dans Sex and the City, Nicole Kidman se les autorise comme seule touche de couleur aux funérailles de la princesse Diana, et Victoria Beckham se hisse au-dessus des invités au mariage du prince William.

(1) Exposition de Helmut Newton au Grand Palais du 24 mars au 17 juin 2012.

Un nom illustre devenu un unique objet de désir

Lorsque Quentin Tarantino reçoit un prix, son actrice fétiche de Pulp Fiction, Uma Thurman, trinque à sa santé en se servant de sa chaussure pour boire. Parmi les clientes du créateur, dont nombre sont devenues des amies, il y a Arielle Dombasle et Dita Von Teese, qu’il a toutes deux chaussées au Crazy Horse, Diane Von Furstenberg, Kate Moss, Kristin Scott Thomas, Fanny Ardant, Monica Bellucci, Oprah Winfrey, Angelina Jolie, Gwyneth Paltrow, Rihanna, la princesse Olga de Grèce, Christina Aguilera, Renée Zellweger, Blake Lively – dont il est très proche. Il y avait aussi Elizabeth Taylor, « qui aimait autant les souliers que les bijoux », et qui lui racontait sa vie, allongée sur son lit... Toutes les femmes en sont folles, parce qu’il a su, depuis toujours, sublimer la silhouette féminine.

Tout est né de son observation des danseuses des Folies-Bergère. « Il y a des proportions visuelles très techniques à respecter. Ce qui fait le sexy des souliers, c’est de retrouver la parfaite ligne qui – je l’ai observée chez les danseuses – va de la marque du maillot jusqu’au décolleté du pied. Quand une femme essaie une paire de souliers, elle ne regarde pas ses pieds, elle regarde sa silhouette et s’observe de dos ! » En 1992, il crée par hasard son iconique semelle rouge en dessinant une collection inspirée du pop art.

Voyant son assistante se faire les ongles, il a alors l’idée de colorer la semelle noire du vernis vermillon. « Les femmes me disent : “Cela a un effet sur les hommes.” Une cliente m’a même dit : “Vous avez réinventé le Suivez-moi jeune homme !” Une autre m’a demandé de réaliser les souliers de son mariage en me disant : “C’est grâce à vous que je me marie.” Elle avait croisé dans la rue un homme timide que ma semelle rouge avait fait sortir de sa coquille. » L’artiste a réussi l’exploit de chausser tout à la fois les altesses, les actrices et les scandaleuses. « Un jour, raconte-t-il, la richissime et élégante Américaine Nan Kempner achète une paire de souliers et me dit : “C’est vraiment une paire de chaussures de pute, j’adore !” Une heure plus tard, c’est une pétroleuse qui entre dans la boutique et achète les mêmes en me disant : “J’ai l’air si chic dans ces chaussures...” »

À près de 48 ans, Christian Louboutin peut s’enorgueillir d’une exceptionnelle réussite, avec quarante-six boutiques à travers le monde. « Vingt ans, c’est la première date marquante », souligne-t-il, heureux et fier d’avoir su rester fidèle à lui-même, à ce qu’il était enfant et à ses rêves. « J’adore ce que je fais, j’adore les femmes, et elles sentent ma sincérité. Je suis aussi heureux d’être resté indépendant, car ma liberté n’a absolument aucun prix. L’évolution de la maison en vingt ans s’est faite de façon organique, dans le sens du bois, comme disait mon père ébéniste. Je n’ai jamais voulu quitter mes racines, qui sont rue Jean-Jacques-Rousseau. Je crois aux lieux, et ici coule ma source. »

Quarante-six boutiques à travers le monde

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Ceux qui ont connu Christian Louboutin adolescent, comme sa soeur adoptive Farida Khelfa, épouse de son premier associé Henri Seydoux, affirment qu’il n’a pas changé. Il circule à Paris à Vespa, reste disponible pour tous. Rien, pourtant, ne lui laissait penser il y a vingt ans qu’il deviendrait le créateur et patron d’une marque reconnue à travers le monde. « Certes, j’ai toujours eu le désir de dessiner des souliers pour les show-girls, et à 17 ans, mon premier job était aux Folies-Bergère. J’y ai appris mille choses précieuses. J’ai observé des trucs de danseuses. Par exemple, elles m’envoyaient acheter des escalopes de veau casher qu’elles ne mangeaient pas ; elles en tapissaient leurs souliers pour faire un coussinet qui ne dégorgeait pas de sang. Elles voulaient porter des talons le plus hauts possible, avec une cambrure impressionnante ; c’est comme cela que j’ai imaginé la plateforme interne cachée. J’ai adoré travailler avec les danseuses comme Lisette Malidor ou Norma Duval, mais je sentais que je m’éloignais de mon désir de créer des souliers. Je suis parti du jour au lendemain. »

Comme dans les contes, il rencontre alors successivement deux fées. La première s’appelle Hélène de Mortemart, qu’il réussit à joindre au téléphone en appelant la maison Christian Dior. « Mes dessins lui rappelaient les souliers d’André Perugia, un bottier des années 30, et elle m’a donc recommandé à l’atelier Charles Jourdan, à Romans-sur-Isère, où j’ai vécu un an. » Certes, Christian y apprend son métier parmi les patronniers, les coupeurs de cuir, les monteurs de chaussures, mais le bureau des stylistes voyait d’un mauvais oeil le Parisien de 18 ans euphorique et fantasque. Il claque la porte et travaille en free-lance pour Saint Laurent, Chanel, Maud Frizon ou Lario, à qui il vend ses dessins pour gagner de quoi voyager. « Je ne voulais pas entrer dans une structure ; j’étais un mauvais assistant, car mon enthousiasme était débordant et je voulais tout faire. »

Une rencontre sera décisive : celle avec le chausseur de la reine Élisabeth II, Roger Vivier. « En 1988, je suis devenu son assistant personnel pour orchestrer son exposition au musée des Arts de la mode. Il est devenu mon mentor. Il représentait l’incarnation du Parisien élégant et distingué, courtois, tel un personnage de Lubitsch. Pendant six mois, à ses côtés, j’ai mis ma création entre parenthèses. Je n’imaginais pas travailler pour quelqu’un d’autre que lui, alors j’ai arrêté de dessiner des souliers et je me suis dit que j’avais réalisé mon rêve d’enfant sans qu’il soit besoin de le prolonger à l’âge adulte. »

C’est ainsi que Christian a changé d’univers. Il est devenu paysagiste pendant deux ans. En passant un jour galerie Véro-Dodat, où il veut convaincre l’antiquaire Éric Philippe de lui vendre une lampe d’André Arbus, ce dernier lui suggère d’ouvrir une boutique avec ses créations de souliers au bout de la galerie... Grâce à ses deux plus vieux amis, Henri Seydoux et Bruno Chambelland, il se lance dans l’aventure à la fin de l’année 1991. « La première saison, on a fabriqué quatre cents paires dans vingt modèles, dont le modèle Love, conçu comme des inséparables avec un dessin lié sur les deux pieds. C’est là qu’intervient mon autre bonne fée, la princesse Caroline de Monaco, que je ne connaissais pas. Elle est venue et a acheté plusieurs paires, puis elle est revenue avec une amie qu’elle a convaincue d’acheter un certain nombre de paires de souliers. Le hasard a voulu que ce jour-là une journaliste du «W» américain est passée et a vu la princesse. Elle a publié un article, et tous les acheteurs américains ont débarqué. Je n’étais pas préparé à un tel emballement. » Il a appris depuis et il s’isole deux fois par an pour créer une nouvelle collection. Nomade, Christian aime par-dessus tout voyager, pas seulement dans son usine en Italie ou pour inaugurer des boutiques à travers le monde, mais aussi pour trouver l’inspiration. Christian Louboutin a atteint l’inaccessible pour les plus grands artistes de la planète : tendre à l’universel en faisant de chaque femme, et maintenant de chaque homme, la star d’un show intime et personnel.

Christian Louboutin, d’Éric Reinhardt, préface de John Malkovich, photographies de Philippe Gardia et David Lynch, éd. Rizzoli-Flammarion.
Les photos de l’ouvrage seront exposées fin novembre chez Pierre Passebon, à la Galerie du Passage (20-26, galerie Véro-Dodat, 75001 Paris).